LE SITE D’ALAN




Les effarés



Noirs dans la neige et dans la brume,

Au grand soupirail qui s’allume,

Leur dos en rond


A genoux, cinq petits — misère ! —

Regardent le boulanger faire

 Le lourd pain blond.


Ils voient le fort bras blanc qui tourne

La pâte grise et qui l ' enfourne

 Dans un trou clair.


Ils écoutent le bon pain cuire.

Le boulanger au gras sourire

 Grogne un vieil air.


Ils sont blottis, pas un ne bouge

 Au souffle du soupirail rouge

Chaud comme un sein.


Quand pour quelque médianoche

Façonné comme une brioche

 On sort le pain,


Quand, sous les poutres enfumées,

 Chantent les croûtes parfumées

Et les grillons,


Que ce trou chaud souffle la vie,

 Ils ont leur âme si ravie

Sous leurs haillons,


Ils se ressentent si bien vivre,

Les pauvres Jésus pleins de givre,

 Qu' ils sont là tous


Collant leurs petits museaux roses

 Au treillage, grognant des choses

Entre les trous,


Tout bêtes, faisant leurs prières

 Et repliés vers ces lumières

Du ciel rouvert,


Si fort, qu' ils crèvent leur culotte

Et que leur chemise tremblote

Au vent d' hiver.

 


(Poésies. )

                                         RIMBAUD



Apparition


La lune s'attristait. Des séraphins en pleurs

Rêvant l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs

Vaporeuses, tiraient de mourantes violes

De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles.

C'était le jour béni de ton premier baiser.

Ma songerie, aimant à me martyriser,

S'enivrait savamment du parfum de tristesse

Que même sans regret et sans déboire laisse

La cueillaison d'un rêve au cœur qui l'a cueilli.

J'errais donc, l'œil rivé sur le pavé vieilli,

Quand, avec du soleil aux cheveux, dans la rue

Et dans le soir, tu m'es en riant apparue,

Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté

Qui  jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté

Passait, laissant toujours de ses mains mal  fermées

Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.

(Poésies )                     


 STEPHANE MALLARME

  




Le repas préparé



Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine;

Le maître va rentrer ; sur la table de chêne

Avec la nappe neuve aux plis étincelants

Mets la faïence claire et les verres brillants.

Dans la coupe arrondie à l'anse au col de cygne

Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne :

Les pêches que recouvre un velours vierge encor,

Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d'or.

Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles,

Et puis ferme la porte et chasse les abeilles....

Dehors le soleil brûle, et la muraille cuit.

Rapprochons les volets, faisons presque la nuit.

Afin qu'ainsi la salle, aux ténèbres plongée,

S'embaume toute aux fruits dont la table est chargée.

 Maintenant, va puiser l'eau fraîche dans la cour;

Et veille que surtout la cruche, à ton retour,

Garde longtemps, glacée et lentement fondue,

Une vapeur légère à ses flancs suspendue.


   (Aux Flancs du Vase.)

                                           ALBERT SAMAIN

  

La maison du matin



La maison du matin rit au bord de la mer,

La maison blanche au toit de tuiles rose clair.

Derrière un pâle écran de frêle mousseline

Le soleil luit voilé comme une perle fine;

Et, du haut des rochers redoutés du marin,

Tout l'espace frissonne au vent frais du matin.

   Lyda, debout au seuil que la vigne décore,

 Un enfant sur ses bras, sourit, grave, à l'aurore,

 Et laisse, en regardant au large, le vent fou

Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou.

  Par l'escalier du ciel l'enfantine journée   

 Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée,

Et, pour mieux l'accueillir, la mer au sein changeant

 Scintille à l'horizon, toute vive d'argent....

   Mais déjà les enfants s'échappent; vers la plage

  Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage.

En vain Lyda les gronde : enivrés du ciel clair,

  Leur rire de cristal s'éparpille dans l'air....

  La maison du matin rit au bord de la mer.


   (Aux Flancs du Vase.)   

                                     ALBERT SAMAIN





Après trois ans



Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin

Qu' éclairait doucement le soleil du matin,

Pailletant chaque fleur d' une humide étincelle.


Rien n' a changé. J' ai tout revu : l' humble tonnelle

De vigne folle avec les chaises de rotin...

Le jet d' eau fait toujours son murmure argentin

Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.


Les roses comme avant palpitent; comme avant,

Les grands lys orgueilleux  se balancent au vent.

Chaque alouette qui va et vient m' est connue.


Même j' ai retrouvé debout la Velléda,

Dont le plâtre s' écaille au bout de l' avenue,  

- Grêle, parmi l' odeur fade du réséda.


(Poèmes saturniens.)   

                                               


VERLAINE

Visites sur la page

Les poèmes préférés d'Alain  7

Titre : Ma bohème

Poète : Arthur Rimbaud (1854-1891)

Recueil : Poésies (1870-1871).


Sonnet.


Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;

Mon paletot aussi devenait idéal ;

J'allais sous le ciel, Muse ! et j'étais ton féal ;

Oh ! là ! là ! que d'amours splendides j'ai rêvées !


Mon unique culotte avait un large trou.

- Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course

Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.

- Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou


Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes

De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;


Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,

Comme des lyres, je tirais les élastiques

De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !


Arthur Rimbaud.

Titre : Le buffet

Poète : Arthur Rimbaud (1854-1891)

Recueil : Poésies (1870-1871).


Sonnet.


C'est un large buffet sculpté ; le chêne sombre,

Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens ;

Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre

Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants ;


Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries,

De linges odorants et jaunes, de chiffons

De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries,

De fichus de grand'mère où sont peints des griffons ;


- C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches

De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches

Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.


- Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires,

Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis

Quand s'ouvrent lentement tes grandes portes noires.


Arthur Rimbaud.

Titre : Le rideau de ma voisine

Poète : Alfred de Musset (1810-1857)

Recueil : Poésies nouvelles (1850).


Le rideau de ma voisine

Se soulève lentement.

Elle va, je l'imagine,

Prendre l'air un moment.


On entr'ouvre la fenêtre :

Je sens mon coeur palpiter.

Elle veut savoir peut-être

Si je suis à guetter.


Mais, hélas ! ce n'est qu'un rêve ;

Ma voisine aime un lourdaud,

Et c'est le vent qui soulève

Le coin de son rideau.


Alfred de Musset.

Titre : Tempête

Poète : Joseph Autran (1813-1877)

Recueil : Les Poèmes de la mer (1859).


Tout regard se perd, tant la brume est noire ;

Il ne fut jamais plus aveugle nuit :

Au sein du néant je pourrais me croire,

Si je n'entendais un immense bruit.


Cette voix, ô mer ! C'est ta voix qui tonne

Sur l'écueil voisin chargé de galets,

Tandis que le vent, le grand vent d'automne,

Fait craquer mon' toit et bat mes volets.


Aquilon lugubre, incessante lame,

Oh ! Je vous sais gré de hurler ainsi !

Vous traduisez bien ce que j'ai dans l'âme.

Merci, vent d'automne ! Océan, merci !


Joseph Autran.

Titre : Souvenir d'enfance

Poète : Victor Hugo (1802-1885)

Recueil : Les feuilles d'automne (1831).


À Joseph, comte de S.

Cuncta supercilio.

HORACE.



Dans une grande fête, un jour, au Panthéon,

J'avais sept ans, je vis passer Napoléon.

Pour voir cette figure illustre et solennelle,

Je m'étais échappé de l'aile maternelle ;

Car il tenait déjà mon esprit inquiet.

Mais ma mère aux doux yeux, qui souvent s'effrayait

En m'entendant parler guerre, assauts et bataille,

Craignait pour moi la foule, à cause de ma taille.


Et ce qui me frappa, dans ma sainte terreur,

Quand au front du cortège apparut l'empereur,

Tandis que les enfants demandaient à leurs mères

Si c'est là ce héros dont on fait cent chimères,

Ce ne fut pas de voir tout ce peuple à grand bruit,

Le suivre comme on suit un phare dans la nuit

Et se montrer de loin, sur la tête suprême,

Ce chapeau tout usé plus beau qu'un diadème,

Ni, pressés sur ses pas, dix vassaux couronnés

Regarder en tremblant ses pieds éperonnés,

Ni ses vieux grenadiers, se faisant violence,

Des cris universels s'enivrer en silence ;

Non, tandis qu'à genoux la ville tout en feu,

Joyeuse comme on est lorsqu'on n'a qu'un seul vœu

Qu'on n'est qu'un même peuple et qu'ensemble on respire,

Chantait en chœur : VEILLONS AU SALUT DE L'EMPIRE !


Ce qui me frappa, dis-je, et me resta gravé,

Même après que le cri sur la route élevé

Se fut évanoui dans ma jeune mémoire,

Ce fut de voir, parmi ces fanfares de gloire,

Dans le bruit qu'il faisait, cet homme souverain

Passer muet et grave ainsi qu'un dieu d'airain.


Et le soir, curieux, je le dis à mon père,

Pendant qu'il défaisait son vêtement de guerre,

Et que je me jouais sur son dos indulgent

De l'épaulette d'or aux étoiles d'argent.

Mon père secoua la tête sans réponse.

Mais souvent une idée en notre esprit s'enfonce ;

Ce qui nous a frappés nous revient par moments,

Et l'enfance naïve a ses étonnements.


Le lendemain, pour voir le soleil qui s'incline,

J'avais suivi mon père en haut de la colline

Qui domine Paris du côté du levant,

Et nous allions tous deux, lui pensant, moi rêvant.

Cet homme en mon esprit restait comme un prodige,

Et, parlant à mon père : Ô mon père, lui dis-je,

Pourquoi notre empereur, cet envoyé de Dieu,

Lui qui fait tout mouvoir et qui met tout en feu,

A-t-il ce regard froid et cet air immobile ?

Mon père dans ses mains prit ma tête débile,

Et me montrant au loin l'horizon spacieux :

« Vois, mon fils, cette terre, immobile à tes yeux,

Plus que l'air, plus que l'onde et la flamme, est émue,

Car le germe de tout dans son ventre remue.

Dans ses flancs ténébreux, nuit et jour en rampant

Elle sent se plonger la racine, serpent

Qui s'abreuve aux ruisseaux des sèves toujours prêtes,

Et fouille et boit sans cesse avec ses mille têtes.

Mainte flamme y ruisselle, et tantôt lentement

Imbibe le cristal qui devient diamant,

Tantôt, dans quelque mine éblouissante et sombre,

Allume des monceaux d'escarboucles sans nombre,

Ou, s'échappant au jour, plus magnifique encor,

Au front du vieil Etna met une aigrette d'or.

Toujours l'intérieur de la terre travaille.

Son flanc universel incessamment tressaille.

Goutte à goutte, et sans bruit qui réponde à son bruit,

La source de tout fleuve y filtre dans la nuit.

Elle porte à la fois, sur sa face où nous sommes,

Les blés et les cités, les forêts et les hommes.

Vois, tout est vert au loin, tout rit, tout est vivant.

Elle livre le chêne et le brin d'herbe au vent.

Les fruits et les épis la couvrent à cette heure.

Eh bien ! déjà, tandis que ton regard l'effleure,

Dans son sein que n'épuise aucun enfantement,

Les futures moissons tremblent confusément.

« Ainsi travaille, enfant, l'âme active et féconde

Du poète qui crée et du soldat qui fonde.

Mais ils n'en font rien voir. De la flamme à pleins bords

Qui les brûle au dedans, rien ne luit au dehors.

Ainsi Napoléon, que l'éclat environne

Et qui fit tant de bruit en forgeant sa couronne,

Ce chef que tout célèbre et que pourtant tu vois,

Immobile et muet, passer sur le pavois,

Quand le peuple l'étreint, sent en lui ses pensées,

Qui l'étreignent aussi, se mouvoir plus pressées.


« Déjà peut-être en lui mille choses se font,

Et tout l'avenir germe en son cerveau profond.

Déjà, dans sa pensée immense et clairvoyante,

L'Europe ne fait plus qu'une France géante,

Berlin, Vienne, Madrid, Moscou, Londres, Milan,

Viennent rendre à Paris hommage une fois l'an,

Le Vatican n'est plus que le vassal du Louvre,

La terre à chaque instant sous les vieux trônes s'ouvre

Et de tous leurs débris sort pour le genre humain

Un autre Charlemagne, un autre globe en main.

Et, dans le même esprit où ce grand dessein roule,

Des bataillons futurs déjà marchent en foule,

Le conscrit résigné, sous un avis fréquent,

Se dresse, le tambour résonne au front du camp,

D'ouvriers et d'outils Cherbourg couvre sa grève,

Le vaisseau colossal sur le chantier s'élève,

L'obusier rouge encor sort du fourneau qui bout,

Une marine flotte, une armée est debout !

Car la guerre toujours l'illumine et l'enflamme,

Et peut-être déjà, dans la nuit de cette âme,

Sous ce crâne, où le monde en silence est couvé,

D'un second Austerlitz le soleil s'est levé ! »


Plus tard, une autre fois, je vis passer cet homme,

Plus grand dans son Paris que César dans sa Rome.

Des discours de mon père alors. je me souvins.

On l'entourait encor d'honneurs presque divins,

Et je lui retrouvai, rêveur à son passage,

Et la même pensée et le même visage.

Il méditait toujours son projet surhumain.

Cent aigles l'escortaient en empereur romain.

Ses régiments marchaient, enseignes déployées ;

Ses lourds canons, baissant leurs bouches essuyées,

Couraient, et, traversant la foule aux pas confus,

Avec un bruit d'airain sautaient sur leurs affûts.

Mais bientôt, au soleil, cette tête admirée

Disparut dans un flot de poussière dorée ;

Il passa. Cependant son nom sur la cité

Bondissait, des canons aux cloches rejeté ;

Son cortège emplissait de tumultes les rues ;

Et, par mille clameurs de sa présence accrues,

Par mille cris de joie et d'amour furieux,

Le peuple saluait ce passant glorieux.


Novembre 1830.


Victor Hugo.